Pile de livres de poche de différentes périodes - Photographie Dominique Clère

Du déclin de la lecture

Du déclin de la lecture

On est en 1964. Une vidéo conservée par l’INA qui a été beaucoup partagée et commentée. Face caméra, dans ces micros-trottoirs que l’ORTF affectionnait, un étudiant en médecine, cravate serrée, témoigne tout le mal qu’il pense du livre de poche et explique avec conviction qu’il faut une « aristocratie des lecteurs ».

Le livre de poche alors, c’est une idée toute jeune. Il a été lancé onze ans plus tôt, porté par Henri Filipacchi qui rêvait de mettre Sartre dans toutes les poches. Et au moment où il est entré dans les mœurs, ce jeune homme de bonne famille, comme on disait alors, s’en indigne. Avant, dit-il en substance, les gens se contentaient des romans de gare. Le livre de poche leur aurait donné une prétention littéraire qu’il déplore avec suffisance.

L’archive nous fait sourire. Depuis son lancement, le livre de poche a gagné la bataille du mépris. On en vend 110,3 millions d’exemplaires à l’année, des générations entières qui ont grandi avec des classiques de la littérature dans le cartable parce qu’ils coûtaient le prix d’un paquet de cigarettes. Le livre de poche le coûte encore, ou pas loin. Sauf qu’entre-temps, les fumeurs se sont détournés vers d’autres produits, et les lecteurs aussi. On ne lit plus en clopant. On scrolle en puffing.

De l’émancipation au déclin de la lecture longue

Le poche qui était devenu un outil d’émancipation, la promesse que la culture ne resterait pas enfermée dans les salons est en perte de vitesse, tout comme la lecture en général.

Soixante ans plus tard, Le Monde publie une enquête qui pose la question autrement. Valentine Faure s’interroge sur le déclin de la lecture longue, cette « parenthèse Gutenberg » qui pourrait se refermer sous nos yeux. Constat alarmiste partagé par James Marriott. Un Français sur trois ne lit plus aucun livre dans l’année. Vingt-huit pour cent des adultes plafonnent au niveau le plus bas de littératie selon l’OCDE. Même des lecteurs assidus comme William Marx, du Collège de France, avouent qu’ils doivent désormais se forcer à lire longtemps. On en est là.

Je n’évoque pas ça par nostalgie du papier, je l’évoque avec inquiétude, celle d’être peut-être à un point de bascule. En 1964, on méprisait ceux qui accédaient enfin à la culture. En 2026, on normalise la grande désertion de la lecture, remplacée par le grand scroll.

Et ce phénomène, il impacte toutes les classes sociales. Les ouvriers d’hier scrollent, mais c’est aussi vrai pour les cadres. Les entrepreneurs qui promeuvent le scaling sur LinkedIn, qui promettent la martingale à qui les écoutera, lisent-ils davantage que le lecteur populaire qu’on méprisait en 1964 ?

Livres de la collection série noire
Les séries noire, des couvertures mythiques qui ont enveloppé Simenon ou Agatha Christie – image chinée.

Un abandon généralisé de la lecture

Dès 2014, la France avait polémiqué autour d’une déclaration de la ministre de la culture et de la communication d’alors, Fleur Pellerin, qui avouait ne pas avoir le temps de lire depuis qu’elle était ministre. Ça faisait le buzz alors, ça ne le ferait peut-être plus en 2026. Le biographe de Donald Trump affirme qu’il ne lit presque jamais. Musk pilote des entreprises qui façonnent le siècle en scrollant plus qu’il ne lit. La non-lecture devient une norme acceptable.

Le livre de poche avait démocratisé l’accès à la pensée longue. Les écrans ont démocratisé l’accès à autre chose. Un vide bien empaqueté, calibré pour retenir l’attention à coups de dopamine plutôt que pour la nourrir. Les GAFAM n’ont pas eu besoin d’interdire les livres comme dans une dystopie, ils ont juste rendu le divertissement plus accessible que l’effort de lire. Sans se priver par ailleurs, comme le fait Anthropic, de récupérer des livres à travers le monde pour faire travailler son IA et les détruire après. Le vide du scroll ne fait pas de distinction de classe. Il renvoie tout le monde au même rythme de défilement, de la personne au RSA au PDG. Mais l’incidence n’est pas la même selon la classe sociale d’origine.

L’ascenseur social ne tombe pas en panne pour tout le monde

Les classes populaires ont perdu le rêve version XXe siècle, celui qui passait par le bac, la lecture, une promotion lente mais avec des possibilités réelles. À la place est arrivé le rêve reformaté par l’algorithme : les influenceurs de Dubaï, les Marseillais à Miami, la villa de rêve aperçue en quelques images de drone, pour continuer à scroller en rêvant. Une promesse de réussite qui ne demande ni diplôme ni lecture, juste de la constance dans le divertissement consommé.

Ce qui est vrai des classes populaires s’étend aux classes intermédiaires où la promesse d’évolution est bridée, où l’on regarde plus vers le bas de l’échelle que vers le haut. Alors on se perd tout aussi facilement dans les méandres des algorithmes plutôt que d’ouvrir un livre.

« La reproduction des inégalités sociales par l’école vient de la mise en œuvre d’un égalitarisme formel, à savoir que l’école traite comme « égaux en droits » des individus « inégaux en fait » c’est-à-dire inégalement préparés par leur culture familiale à assimiler un message pédagogique. » Pierre Bourdieu

Les classes supérieures ne se posent pas les mêmes questions. Qu’elles lisent ou pas, les grandes écoles de commerce leur seront ouvertes. Bourdieu et Passeron l’écrivaient déjà dans Les Héritiers : l’école prétend juger tout le monde à égalité de mérite, mais elle valorise en réalité un capital culturel transmis par la famille avant même que soit donnée la première leçon.

Cet habitus se joue à table, dans les conversations, dans les codes qu’on n’a jamais eu besoin d’apprendre dans un livre parce qu’on les vit depuis l’enfance. La lecture n’a jamais été la condition suffisante de la réussite. Elle a longtemps été un outil qui permettait au moins de rattraper une partie du chemin.

Face au grand vide, démunis

Le vide numérique frappe tout le monde avec la même intensité. Le coût n’est pas le même pour tous. Pour un gamin de cité, ne pas lire, ne pas se cultiver, c’est perdre une des rares portes qui restaient entrouvertes. Pour un héritier, ne pas lire ne ferme aucune porte. Son univers a déjà prévu son expansion.

Si l’on devait mépriser quelque chose aujourd’hui, ce serait cette industrie qui a rendu la lecture facultative pour vendre du temps de cerveau disponible et qui compte, discrètement, sur notre difficulté à nous en rendre compte.

Face au vide, que faire ? La lecture ne peut s’imposer. Ça n’a jamais été la solution. Je me souviens de mon école des années 90 où beaucoup d’élèves rechignaient à ouvrir les classiques. J’ai peiné devant Les Confessions de Rousseau, mais je me rassure en me disant que je trouve toujours ce livre indigeste. Cela ne m’a pas empêché de lire. C’était mon habitus à moi la lecture.

Smartphone sur Linkedin  Liseuse Kobo et Livre de Poche Jean Paul Sartre - Photo Dominique Clère
3 manières de lire qui se télescopent – Photo Dominique Clère

Désormais bloqués sur des écrans à scroller, dans les transports, dans la cour de récré, on peut se demander si Valentine Faure n’aurait pas raison. Les sciences cognitives ont tellement nourri la conception des applications que leur utilisation ressemble à un puits sans fond, où les adolescents scrollent aussi par imitation de leurs parents, de leurs camarades, et même parfois de leurs professeurs.

La parenthèse Gutenberg est peut-être en train de se refermer mais le fil d’actualité ne le fait jamais. Ainsi, à faire scroller, les réseaux sociaux sont en train d’offrir à l’étudiant de 1964 ce qu’il demandait, une aristocratie des lecteurs.


Je suis Dominique, je rédige du contenu pour les entreprises et les associations, longtemps j’ai scrollé de bonne heure.


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