Les mots ont un pouvoir qui va bien au-delà de leur sens. Il nous faut les choisir avec discernement et se souvenir que celui qui les choisit dispose d’un pouvoir important sur celui qui les lit.
Leur pouvoir, il est au cœur du récit que je vous propose aujourd’hui, celui de « Babel » de R. F. Kuang.
« Nous sommes ici pour faire de la magie avec des mots » nous disent les personnages du roman lorsqu’ils rejoignent l’institut royal de la traduction d’Oxford nommé Babel Babel, ça n’a jamais été une très bonne idée, il suffit s’en référer aux récits bibliques. Et sous l’Angleterre victorienne, les hommes se prennent toujours pour des dieux.
Une analyse fine de l’acte de traduire
L’autrice, américaine native de Canton en Chine, ayant fait une partie de ses études à Oxford, oscille depuis son enfance entre différente langues et nous plonge avec Babel dans les subtilités de la traduction. Car traduire, ce n’est pas se contenter de convertir un texte dans une autre langue, c’est l’adapter.
La traduction est un exercice de style, difficile, ou le traducteur oscille entre le respect du texte d’origine et son adaptation dans la langue de lecture, en devant se poser à chaque fois la question du contexte dans lequel le texte a été écrit et celui dans lequel on s’attend à ce qu’il soit lu.
Ces questions les traducteurs se les posent depuis longtemps. Beaucoup de maisons d’éditions font d’ailleurs ces dernières années le choix de moderniser les traductions de certains de leurs grand classique pour un public plus moderne, quitte à perdre en chemin un peu de sens. R. F. Kuang de manière plus crue dit dans son livre que « Traduire signifie faire violence à l’original, le déformer et le distordre pour des yeux étrangers auxquels il n’était pas destiné. »
C’est dans cet interstice étroit que se niche l’essence de Babel, avec le concept d’argentogravure. Un processus magique qui utilise l’énergie produite par les contorsions de la traduction et canalisée dans des barres d’argent, pour animer des voies ferrées, faire accélérer les navires ou encore améliorer l’efficacité des armes. Cette technique donne un avantage technologique immense à l’Angleterre qui en use et en abuse pour son bénéfice exclusif.
Alors que l’on pouvait s’attendre à un Harry Potter au pays des traducteurs, le livre bascule peu à peu sur une critique du racisme et de la toute puissance impérialiste en abordant également la question de la légitimité de la grève et de la violence dans les luttes sociales.
Une uchronie au propos contemporain
Uchronie ancrée dans le XIXe siècle, Babel porte un propos résolument contemporain, sur la technologie et l’usage qui en fait, à l’avantage des pays les plus forts. Monopole technologique, obsolescence programmée pour un profit maximisé, exploitation des ressources rares, tout ça n’est pas loin d’une description du monde moderne.
Par sa culture à la fois chinoise et américaine, R. F. Kuang porte un regard critique sur les guerres commerciales que se livrent l’Occident et l’Orient et en transposant Babel au XIXe siècle elle raconte un peu de nos aléas du XXIe, tout en rappelant tout le mal qu’à fait à la Chine les différentes guerres menées au XIXe siècle pour ouvrir le pays au commerce international. La guerre de l’opium est une blessure toujours vive dans les esprits chinois, quand nos esprits centrés sur l’Occident ont occulté cet épisode. Il est pourtant fondateur dans les rivalités modernes et même un livre de fantasy comme Babel nous en fait le rappel.
Avec des passages très érudits, l’autrice déjà prolifique à 29 ans démontre une maturité littéraire bluffante. R. F. Kuang écrit juste, nous propose plusieurs niveaux de lecture. Elle nous cultive, nous rappelle à l’importance des mots et nous amène à les voir comme ils sont, les rejetons d’une longue histoire voyageant d’un pays à un autre, d’une langue à une autre. Ceux qui en ont la maitrise s’en accaparent le pouvoir.


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