Le poche en habit de lumière
J’aimerais bien faire un flashback et revenir en arrière, dans une librairie des années 90. C’était ma période geek et je me plongeais dans Les livres dont vous êtes le héros et leurs couvertures remplies d’épées et de dragons qui m’attiraient comme la lumière attire les moucherons. Plus tard, les Pocket de SF avec leurs couvertures hyper-réalistes arrêtaient mon regard. La Compagnie des Glaces et ses décors d’apocalypse glaciaire était mon petit plaisir coupable, avec ses textes feuilletonnés aux relents parfois érotisés.
Je m’évadais avant même la première page tournée. Tempête de neige d’un côté, orcs dans un donjon de l’autre, dès la couverture j’y étais. Tout mon argent de poche y passait, je l’économisais patiemment. Sans me douter que ces couvertures avaient une histoire qui renvoyait encore à l’aristocratie des lecteurs.

Du cri au murmure
Les premières couvertures du Livre de Poche, en 1953, ne pouvaient pas se rater dans les rayons. Criardes, elles devaient attirer l’œil et s’inspiraient parfois de détails piochés dans les faits divers.
L’historien Bertrand Legendre rappelle que ces illustrations ont pesé lourd dans la fameuse polémique sur le livre de poche. Les détracteurs du format jugeaient que les couvertures étaient comparables à celles des journaux à sensation. On retrouve ces accents de mépris dans la vidéo de l’INA de 1964, celle qui ouvre mon propos sur le déclin de la lecture. Le poche était suspect, donc son image l’était aussi.
Alors le poche a changé de manière de s’exprimer. Au début des années 1960, Pierre Faucheux, avec une direction artistique moderniste, lui donne une ligne plus inventive et plus sobre. Chez Gallimard, c’était le cas depuis 1945, avec la collection Série noire, déjà au format poche : une couverture noire, un liseré jeune, un titre de la même couleur et aucune illustration avant 1979. Une identité de marque avant l’heure.
La sobriété rassurait ceux qui craignaient de voir la lecture se dévergonder. Elle a rassuré, oui, donnant à l’objet une montée en gamme. Faisant fi du fait que le caractère licencieux, s’il n’était pas en couverture, pouvait se glisser entre les pages.

Une question de genre, et pas seulement littéraire
La couleur, elle, n’a pas disparu durant tout ce temps. Elle s’est déplacée vers d’autres titres. Hier, c’était le territoire de la SF en poche. Chez Pocket, Wojtek Siudmak a signé pendant des décennies les couvertures de science-fiction, avec ses peintures qui donnaient l’impression tangible de commencer le voyage que promettait le livre. J’ai en mémoire aussi la fameuse collection Terreur qui, outre ses illustrations, faisait le choix d’une police de texte de couleur rouge. La couleur restait évidemment très présente dans les romans de gare.
Aujourd’hui, la couleur déborde des rayons jeunesse et dark romance, où les couvertures hurlent en rose, en rouge et en or, s’invitant désormais aussi sur la tranche. Les genres jugés populaires gardent l’illustration criarde, les genres consacrés s’offrent le silence.
Dès la couverture, le poche dit à qui il s’adresse. Sans équivoque.

La sobriété, un élitisme en nuance de clair
La couverture est le premier contact entre le lecteur et l’éditeur. Un contrat tacite qui les lie et qui donne une idée de ce que le livre va contenir. Quand Gallimard habille sa collection Imaginaire de sobriété, quand les grands formats optent pour le cuir ou le papier nu, le message est clair : ce sont des lectures sérieuses.
Cette vision n’est pas universelle. Au Royaume-Uni, aux États-Unis, en Suède ou en Allemagne, les éditeurs assument davantage l’image, y compris pour la littérature qu’on dit exigeante. En France, certaines maisons se démarquent par les motifs, comme la maison d’édition bordelaise Toussaint Louverture. D’autres donnent plus de place à l’illustration, à mesure que le roman graphique gagne en légitimité. Cela donne de belles collaborations comme les illustrations réalisées par François Schuiten pour l’onirique Cycle des Contrées de Jacques Abeille. Autrement dit, la couverture illustrée n’est pas indigne. Elle a longtemps été mal vue, ce qui n’est pas la même chose.

Car s’ils parent leurs candidats au prix Goncourt de blanc, de jaune ou bien de crème, les éditeurs les plus prestigieux ne se privent pas de rajouter un bandeau pour que le livre se remarque dans les rayons. Rouge avec une police blanche à l’origine, il a gagné en couleurs, en image, afin de le rendre presque aussi voyant qu’une couverture de roman de gare… et après tout, c’est bien dans les gares qu’on vend beaucoup de livres.
Quand l’art de la couverture redevient bankable
L’illustration a pourtant une histoire noble, avec ses artistes spécialisés. Lucien Fontanarosa a signé 82 couvertures du Livre de Poche entre 1951 et 1974. Wojtek Siudmak, que j’évoquais plus haut, en a fait des centaines. Ses peintures hyper-réalistes ont fait l’objet de plusieurs expositions dans son pays natal, la Pologne, et les geeks de ma génération lui vouent un petit culte. Un grand merci Wojtek !
Nous voulions que chaque couverture soit un tableau – Wojtek Siudmak
Les poches d’époque sont aujourd’hui recherchés, on les chine et on les garde comme un trophée. La BD, elle, ne se pose pas ces questions : elle a ses spécialistes de la couverture et les assume. Un dessinateur pour le contenu et un artiste dédié à la couverture.

Le poche d’aujourd’hui a compris tout l’intérêt de s’approprier cet héritage. J’ai lu a confié le graphisme des romans d’Anna Gavalda à l’artiste Yukiko Noritake, avec soirée de lancement dans une boutique d’illustrations, sans autre nouveauté que cette refonte graphique. Chez Babel, les titres de Dostoïevski ont reçu une ligne graphique inspirée de motifs russes traditionnels. Folio offre à chaque auteur de thriller sa propre identité visuelle. Dans un marché qui recule, la couverture est à nouveau devenue une manière de se démarquer devant les lecteurs.
Banques d’images et IA, la solution de facilité
Mais les illustrations d’auteur sont loin de remplir les rayons. En novembre 2022, Michel Lafon publiait un roman dont la couverture créditait Midjourney. Protestation des illustrateurs. La maison s’est défendue en assurant dépenser plus de 300 000 euros par an pour ses illustrateurs. Outre-Manche, plus de 32 % des illustrateurs interrogés début 2025 déclaraient avoir perdu du travail à cause de l’IA.
Le Livre de Poche, de son côté, a écarté les générateurs d’images pour ses ouvrages. Mais le poche n’hésite pas, lorsqu’un livre est adapté au cinéma, à le ressortir avec l’affiche du film en couverture, comme 10-18 pour L’Amour ouf. Une bonne manière de surfer sur l’actualité du titre, et une pratique ancienne.

Pourquoi payer un artiste quand l’IA peut faire le travail en quelques minutes, ou quand aller chercher une image libre de droits suffit ? Plutôt que de faire le choix d’une direction artistique solide, on y va à l’économie et la couverture ne reste qu’un emballage.
Le poche se range ainsi en deux camps. D’un côté, la couverture d’artiste, signée, fêtée, parfois inaugurée comme une expo. De l’autre, l’habillage de série, fabriqué à moindre coût. Le poche voulait mettre la culture à la portée de tous. Sa couverture pourrait bientôt n’avoir d’auteur que pour les titres jugés suffisamment importants pour en valoir la peine.
Alors rendons à la couverture son rang d’objet d’art. Elle forme avec le livre une première image, un tout indissociable. Un livre se choisit aussi à sa couverture, quoi qu’on en dise, et ceux qui la peignent méritent d’être reconnus comme de vrais artistes.
Je suis Dominique, je rédige du contenu pour les entreprises et les associations de l’ESS. La prochaine fois, on retournera le livre pour parler de la 4e de couverture.
On parle de votre communication ? dominique.clere@theflyingbicycle.com


Laisser un commentaire